Emmanuel Tibloux, Directeur de l’EnsAD : « Mettre le design au service des territoires »

 

Le Prix de l’Innovation Rurale a pour objectif de mettre en valeur les projets innovants en milieu rural. En voici une très belle illustration, avec le post-master « Design des mondes ruraux » de l’Ecole Nationale supérieure des Arts Décoratifs (EnsAD). La première rentrée de cette formation hors les murs a eu lieu le 20 septembre dernier. Nous en parlons avec Emmanuel Tibloux, Directeur de l’établissement, que nous remercions pour l’interview. 

 

Monsieur Tibloux, vous êtes Directeur de l’EnsAD depuis 2018. Pouvez-vous présenter l’école à nos lecteurs ? 

L’École nationale supérieure des Arts Décoratifs est un établissement d’enseignement supérieur artistique qui délivre des diplômes de Licence et Master dans dix secteurs couvrant les champs de l’art, du design et des industries créatives : Architecture intérieure, Art Espace, Cinéma d’animation, Design graphique, Design objet, Design textile et matières, Design vêtement, Image imprimée, Photo/Vidéo, Scénographie. L’école dispose également d’un troisième cycle, EnsadLab, qui accueille des chercheurs et des doctorants autour de trois grands axes – matériaux, interactions et environnement – et de quelques programmes de niveau post-Master, ce qui représente un total de 800 étudiants environ. Par une pédagogie fondée sur le projet, qui articule étroitement approches pratique, théorique et technique, nous nous employons à former les concepteurs du « décor » de demain, par quoi il faut entendre nos milieux de vie, nos environnements au sens le plus large du terme, à la fois naturels et artificiels, visuels et matériels, analogiques et digitaux, réels et imaginaires. Parmi nos multiples et divers alumni, on compte de glorieux aînés tels que Rodin, Matisse et Picabia ou, plus près de nous, les auteurs de bande dessinée Tardi ou Pénélope Bagieu, le designer Ronan Bouroullec, les artistes Annette Messager, Xavier Veilhan ou Camille Henrot.

Vous lancez cette année un post-master innovant, intitulé « design des mondes ruraux ». En quoi consiste cette formation et quels sont ses objectifs ?

Il s’agit d’un programme en immersion en milieu rural, qui est installé à Nontron, sous-Préfecture de la Dordogne. Très concrètement, ce sont 8 designers, artistes et concepteurs de moins de 30 ans, qui vont vivre et travailler ensemble dans une grande maison mise à notre disposition, à partir de trois commandes passées par les acteurs du territoire : Vivre son adolescence en milieu rural (avec comme commanditaire la Communauté de communes du Périgord nontronnais) ; Améliorer le soin et l’accompagnement à domicile des personnes âgées en milieu rural (commanditaire : EHPAD de Nontron) ; Que peut l’économie sociale et solidaire pour les professionnels des métiers d’art en milieu rural ? (commanditaire : Pôle expérimental des métiers d’art de Nontron et du Périgord-Limousin). Nous avons trois grands objectifs :

1/ former les designers aux problématiques spécifiques au milieu rural ;

2/ apporter des réponses concrètes aux questions que se posent les acteurs de terrain ;

3/ montrer que le design est un formidable outil de dynamisation des territoires.

Quel est le format de cette formation ? 

Se déroulant sur une année universitaire, de septembre à juin, le programme fonctionne à la fois comme une résidence, un laboratoire, un bureau d’études et un incubateur. C’est une résidence dans la mesure où il propose un hébergement, un atelier collectif et un environnement propice à la recherche et au développement de projets. Il tient du laboratoire en ce qu’il est orienté vers l’expérimentation et l’innovation sociale. Il fonctionne comme un bureau d’études au sens où il étudie le développement de projets à échelle 1 en réponse à des problématiques situées ou en partenariat avec des structures locales. Il tient enfin de l’incubateur dans la mesure où il permet à des projets professionnels de s’éprouver et de se consolider.

Design et ruralité sont deux termes rarement associés. Comment le design contribue-t-il à l’aménagement des territoires ?

L’association du design et de la ruralité est en effet loin d’aller de soi. Cela tient pour une large part à ce que le design, qui naît avec la révolution industrielle, s’est historiquement développé dans un contexte d’industrialisation et d’urbanisation : il s’agit d’abord de concevoir des objets produits en grande série à l’attention de l’homme des villes. Cette dominante s’est encore accentuée du fait de la captation de la notion par le marketing : design est devenu un signe de distinction, un adjectif synonyme de chic et cher. Alors qu’il y a au contraire une pensée du design, qui s’élabore principalement au vingtième siècle, dans le mouvement des avant-gardes, qui fait de celui-ci un outil de démocratisation, une discipline au service du bien commun. Et plus qu’une discipline, le design est à la fois une pensée et une pratique qui croise plusieurs approches – dessin, sciences humaines, ingénierie, management – et dont le rôle est de concevoir des objets, au sens le plus large du terme (ce peut être aussi bien des systèmes ou des organisations), en mettant au premier plan la question de l’usage. De ce point de vue, le design est un moyen, et il peut être mis au service des fins les plus diverses, le meilleur comme le pire.

Mon ambition est de mettre le design au service des territoires. Comment cela ? En misant sur sa capacité à prendre la mesure de la complexité des situations et sur la fécondité de l’approche par les usages. Car ce sont là à mon sens les deux aspects principaux sous lesquels il convient d’envisager ce qu’on appelle communément les transitions, dont les territoires sont à la fois le lieu et l’objet : transition écologique bien sûr, numérique aussi, mais également démographique, sociale, économique et politique.

L’implication de nos établissements d’enseignement supérieur dans les écosystèmes locaux s’intensifie. Comme le post-master « Design des mondes ruraux », le Prix de l’Innovation Rurale met à la disposition des territoires ruraux ses chercheurs et son ingénierie pédagogique. Quel regard portez-vous sur cette évolution ? 

Je me réjouis évidemment d’une telle évolution. Les territoires ruraux ont longtemps été un angle mort des politiques publiques. Quand la politique de la ville a 40 ans, l’agenda rural n’existe que depuis 2 ans. Ce qui a de quoi surprendre quand on sait que ces territoires concentrent aujourd’hui des enjeux majeurs. Certes, la moitié de la population mondiale vit dans les villes mais, comme le fait remarquer Rem Koolhas en préambule de son exposition Countryside, l’autre moitié vit dans les campagnes. On sait par ailleurs combien la crise écologique globale dans laquelle nous sommes plongés, qui fait que notre planète devient de moins en moins habitable, est liée à l’urbanisation croissante de celle-ci. D’où aussi, depuis quelques années, une nouvelle attractivité des territoires ruraux, que la pandémie est venue encore accentuer. Je crois enfin que l’on peut considérer les campagnes comme le révélateur et le laboratoire des grands défis de notre temps. Vieillissement de la population, mobilité, accès aux services de santé et d’éducation, nouvelles formes d’organisation du travail, numérisation : toutes ces questions qui traversent les sociétés occidentales se posent avec une acuïté sans pareil dans les zones rurales. Au regard de la complexité de ces questions, il me semble essentiel d’unir toutes les forces, en particulier celles de la connaissance scientifique et de l’expérience sensible, de la recherche académique et de l’expérimentation. C’est pourquoi je suis convaincu de l’intérêt, et même de l’urgence, qu’il y a à ce que les établissements d’enseignement supérieur, aussi bien scientifiques qu’artistiques, s’emparent de ces sujets. Face à la complexité et aux crises de notre temps, l’enseignement supérieur et la culture doivent être les pointes avancées des politiques publiques. De ce point de vue, il est aussi important à mes yeux d’être à Nontron qu’à Shanghai.

Pour plus d’informations :

https://www.ensad.fr/actualites/design-mondes-ruraux-programme-dinnovation-sociale-design

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